Jules Cantini (1826-1916)
Télécharger en PDFJules Cantini est la figure marseillaise du marbre au XIXe siècle : entrepreneur, sculpteur et mécène. Parti de l'atelier de sculpture décorative de son frère aîné, il en fit une véritable entreprise industrielle, dotée de scieries à vapeur et de carrières en Provence, en Italie et en Afrique du Nord. Il orna la cathédrale de la Major, signa plusieurs des monuments emblématiques de sa ville, puis légua à Marseille son hôtel particulier et ses collections, devenus le musée Cantini.
Origines et formation
Jules Cantini naît à Marseille en février 1826, cadet d'une nombreuse famille d'origine pisane. Son père, Gaëtan Cantini (mort en 1831), est un modeste marbrier arrivé à Marseille au début du siècle ; son atelier est attesté dès 1808 et, en 1823, il obtient l'adjudication de la démolition de l'aqueduc de la porte d'Aix, dans le cadre du réaménagement du quartier. Sa mère, Marie-Thérèse Farci, tiendra dans les années 1830 un petit commerce de volailles et de comestibles.
Jules a cinq ans à la mort de son père. Il entre en 1837 à l'école gratuite de dessin de Marseille, future école des Beaux-Arts, en même temps que son frère aîné Pierre, qui fonde rue des Beaux-Arts un atelier de sculpture décorative. C'est dans cet atelier que Jules fait ses débuts. Cantini revendiquera toute sa vie son appartenance à la communauté italienne, tout en faisant de Marseille sa patrie d'adoption : il sera naturalisé français à la fin des années 1880.
Du marbrier à l'industriel
À la mort de son frère en 1851, Jules reprend l'affaire familiale et en fait, selon l'expression de l'historien Olivier Raveux, « une véritable entreprise industrielle ». Il figure dès 1852 dans l'Indicateur marseillais comme « négociant marbrier » et détient déjà, par brevet d'invention, une scierie mécanique. Une scierie est fondée à Saint-Giniez, fixée définitivement en 1859 chemin du Rouet ; les ateliers du Prado sont montés dès 1857. Au faîte de la modernité technique de son temps, la scierie fonctionne à l'énergie de la vapeur.
Il épouse en 1856 Rose Louise Augustine Lemasle (1826-1922), fille d'un sellier-carrossier. De 1855 à 1863, il possède aussi une succursale à Paris, quai de Jemmapes, puis, à partir de 1860, rue Sedaine.
La matière est au cœur de l'entreprise. Cantini est propriétaire et exploitant de la carrière de marbre rouge de Vitrolles et acquiert des carrières en Italie et en Afrique du Nord. Sur les indications de monseigneur Robert, évêque de Marseille, des carrières de marbre de couleur ivoire sont découvertes et exploitées, ainsi que l'onyx de la carrière d'Aïn-Smara, près de Constantine. Ses contemporains soulignent l'importance qu'il accorde à la couleur et à la polychromie : il emploie « les marbres blancs de Carrare, les marbres jaunes de Numidie et les marbres rouges de Provence ».
L'atelier compte jusqu'à cent cinquante ouvriers et artistes-sculpteurs, et Cantini le décrit lui-même comme « un des premiers de France au point de vue de la marbrerie artistique ». Il affirmait avoir « exécuté tous les travaux de marbrerie des monuments de Marseille sans exception », et la notice de l'INHA le mentionne aussi actif à Constantinople, en Grèce, en Afrique et aux Indes, pour des particuliers comme pour des commandes publiques. Il préside pendant dix ans la Chambre syndicale des entrepreneurs de bâtiments de Marseille. En 1906, il se met en retrait et confie la direction de l'entreprise à son neveu et collaborateur Marius Cantini.
La Major et la carrière de sculpteur
Sa rencontre avec l'architecte Léon Vaudoyer sur le chantier de la cathédrale Sainte-Marie-Majeure, dite la Major, dont la première pierre a été posée en 1852, est déterminante. Vaudoyer lui confie l'ornementation : Cantini s'occupe de l'élévation des colonnes, des frises, des pilastres et de la statuaire, dans le style byzantin de l'édifice. Ce chantier fonde sa réputation de sculpteur-marbrier, et il ne cessera dès lors de revendiquer son statut d'artiste.
Les expositions
Les distinctions s'enchaînent : médaille d'or à l'Exposition de Marseille en 1861 et à l'Exposition universelle de Paris de 1878, diplômes d'honneur à Montpellier en 1885 et à Marseille en 1886. À l'Exposition universelle de 1889, il remporte le Grand Prix pour une cheminée en marbre blanc de style Louis XIV, composée et exécutée pour un hôtel parisien.
En 1900, il façonne dans l'onyx d'Algérie La Nature se dévoilant devant la Science, interprétation de l'œuvre de Louis-Ernest Barrias ; l'État acquiert l'une de ses œuvres à l'Exposition universelle. Il compose encore le Bon Accueil pour l'Exposition coloniale de Marseille de 1906, à laquelle il participe hors concours, et reçoit la plus haute distinction à l'Exposition universelle de Liège en 1908. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur le 4 janvier 1887, puis promu officier le 17 juillet 1908.
Marseille, ville de Cantini
Marseille conserve nombre de ses réalisations, que les historiens décrivent comme de véritables « marqueurs » du paysage urbain. Il conçoit des éléments décoratifs pour l'église de Montolivet et pour l'autel de la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde, et il est l'auteur du monument à Puget, rue de Rome, qui remplace une fontaine jugée en piteux état.
La fontaine Cantini, inaugurée place Castellane le 12 novembre 1911, en est l'exemple le plus connu. Cantini en est le concepteur, le sculpteur André Allar en réalise les figures. Elle représente les trois fleuves qui irriguent la Provence — la Durance, le Rhône et le Gardon — et la mer Méditerranée, et sa construction oblige à déplacer l'obélisque de la place vers le rond-point de Mazargues. Le Petit Marseillais y voit une œuvre de « générosité sociale ». En 1913, Cantini offre encore à la Ville une reproduction du David de Michel-Ange, qui marque depuis 1949 le carrefour des avenues du Prado et Pierre-Mendès-France.
Académie et enseignement
Cantini s'investit aussi dans l'enseignement artistique : en 1870, il fonde une section de sculpture et de peinture et met en place un système de bourses destiné à aider les jeunes talents. Il est reçu en mars 1902 à l'Académie de Marseille, introduit par André Allar, au fauteuil du peintre Dominique-Antoine Magaud. Il est également vice-président de la Commission des beaux-arts et président des Amis du musée du Vieux-Marseille.
Le mécène et le philanthrope
Fortune faite, Cantini se consacre de plus en plus à des œuvres de bienfaisance. Il fonde la Société pour les pauvres, dont il devient président, et est à l'origine de la Société ouvrière de secours mutuel. À l'occasion de ses noces de diamant, le 20 juin 1915, lui et son épouse offrent 225 livrets de Caisse d'épargne, d'une valeur totale de 100 000 francs, aux familles marseillaises victimes de la guerre. Il est fait chevalier de l'ordre des Saints-Maurice-et-Lazare, qui récompense l'aide aux nécessiteux et aux malades.
Il lègue à la Ville de Marseille et à ses hôpitaux une trentaine d'immeubles. Le legs du château de la colline de Marseilleveyre, avec ses dix-neuf hectares de prés et de pinèdes, est confié aux hospices de la ville, à la condition que, si rien n'en est fait, un don équivalent soit proposé à la ville de Pise. La Société italienne de secours mutuel de Marseille reçoit de même vingt mille francs : le marbrier n'oublie pas ses origines.
Jules Cantini meurt à Marseille le 12 décembre 1916, à quatre-vingt-dix ans, et est inhumé au cimetière Saint-Pierre.
Le musée Cantini
Le geste le plus durable est le legs de l'hôtel Montgrand, au 19 de la rue Grignan. Ce bel hôtel Louis XIV, construit en 1694 par Nicolas Charpentier, a abrité successivement la Compagnie du Cap Nègre, la famille de Montgrand, le comte de Grignan, gouverneur de Provence, puis le Cercle des Phocéens. Cantini l'acquiert en 1888 et le loue à ce cercle ; ses collections demeurent alors réparties entre sa villa de l'avenue du Prado et sa maison de campagne.
Par testament, il lègue l'hôtel et l'ensemble de ses collections à la Ville, à charge d'en faire un musée d'art décoratif. Les bail et travaux retardent l'ouverture de dix-sept ans : le musée n'ouvre ses portes que le 16 avril 1936, sur les plans de Jean-Amédée Gibert, et réunit alors plus de mille cinq cents pièces. Le testament prévoit que l'excédent des revenus du musée servira à acheter chaque année des œuvres d'artistes contemporains exposant au Salon de Paris.
La collection est volontairement éclectique. Tournée plutôt vers la Renaissance italienne et française et vers le XVIIIe siècle, elle compte des tapisseries de Beauvais illustrant les fables de La Fontaine, des panneaux attribués à Boucher et à Chardin, des peintures de Monticelli et un bronze de Barye représentant la duchesse d'Angoulême. S'y ajoute un ensemble d'une centaine d'objets d'art asiatique — grès de Satsuma, ivoires japonais, jades, bronzes et émaux cloisonnés — rassemblés en esthète, sans souci d'ancienneté, avec une attirance marquée pour les objets sculptés, sans doute en écho à son métier.
Un jugement partagé
L'appréciation de son œuvre fut diverse. Son successeur à l'Académie, le sculpteur et médailleur Charles Delanglade, lui reconnaît dans son discours de réception de 1921 un goût de la forme et du revêtement somptueux, mais le qualifie d'« artiste dilettante » qui aurait dû s'associer à un maître statuaire, et voit dans sa philanthropie une stratégie de conquête sociale. L'adjoint aux beaux-arts de la Ville, Rémy Roux, préfère saluer en lui un « serviteur de l'Art éternel », puis, à l'ouverture du musée en 1936, un « mécène qui pare l'Art et la Cité ». Entre les deux, les pairs de Cantini l'avaient honoré de médailles et de décorations tout au long de sa carrière.
Postérité
Le musée Cantini est devenu l'un des grands musées français d'art moderne et contemporain, riche notamment pour la période 1900-1980. Une avenue de Marseille porte aussi le nom du marbrier, et la fontaine de la place Castellane reste l'un des repères de la ville.
La carrière de Jules Cantini illustre un type d'entrepreneur caractéristique du XIXe siècle : celui qui maîtrise toute la chaîne — carrière, sciage, taille, sculpture — avant d'accéder à la commande artistique, puis au mécénat.
À voir également
Marnyhac & Cie — Le marbre de Carrare — L'onyx — Le marbre statuaire — Antoine-Louis Barye — L'Exposition Universelle de 1889 — L'Exposition Universelle de 1900
Voir nos cheminées anciennes en marbre
Bibliographie
Reference entries
Institut national d'histoire de l'art, AGORHA database, entry "Cantini, Jules (1826-1916), Marseille" — sculptor, marble merchant and patron; archival sources and bibliography.
GrandPalaisRmn, artist entry "Cantini Jules".
Archival sources
Archives départementales des Bouches-du-Rhône, will of Jules Cantini (ref. 362 E 640) — bequest of the rue Grignan house and the collections to the City of Marseille.
Books and articles cited in the AGORHA entry
Charles DELANGLADE, reception speech at the Académie de Marseille, 1921 (eulogy of his predecessor Jules Cantini).
Olivier RAVEUX, 2007 [full title and publisher to be checked, see notes].
[Barré 1913 and Richard 1999: full references to be taken from the AGORHA entry, see notes.]
Institutions
Musée Cantini, 19 rue Grignan, Marseille — formerly Jules Cantini's town house, bequeathed to the City and opened to the public on 16 April 1936.


