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Rares sont les céramistes du XIXe siècle à avoir donné leur nom à une couleur. Théodore Deck est de ceux-là : le bleu Deck, turquoise limpide et profond, suffit aujourd'hui encore à identifier son œuvre. Chimiste autodidacte autant qu'artiste, il consacra sa vie à percer les secrets des faïences orientales et fut le premier céramiste à diriger la Manufacture nationale de Sèvres. Son atelier forma toute une génération, d'Edmond Lachenal à Camille Moreau-Nélaton, et son traité La Faïence, publié en 1887, reste une source de référence pour comprendre la céramique de son temps.

Une formation alsacienne et un tour d'Europe

Joseph Théodore Deck naît le 2 janvier 1823 à Guebwiller, dans le Haut-Rhin. Il est le fils de Richard Deck, teinturier en soie, et de Marguerite Hach — un milieu où l'on manipule les colorants au quotidien, ce qui n'est sans doute pas étranger à la passion précoce du jeune homme pour la chimie et les sciences physiques, développée durant ses études au collège de Lachapelle-sous-Rougemont. La mort de son père en 1840 le ramène à Guebwiller pour reprendre l'affaire familiale avec son frère aîné ; la tentative échoue et la maison est vendue.

En 1841, il entre comme apprenti chez le maître-poêlier Hügelin, à Strasbourg. Il y découvre la fabrication des poêles de faïence et les décors néo-Renaissance dans le goût de Saint-Porchaire, alors très en vogue. Son tour de compagnonnage le mène ensuite à travers l'Europe centrale — Salzbourg, Graz, Vienne, Budapest, Prague, Dresde, Leipzig, Berlin, Hambourg — où il travaille à l'exécution de poêles monumentaux dans plusieurs châteaux, notamment à Schönbrunn. Ce parcours d'artisan du feu, et non de sculpteur ou de peintre, explique la maîtrise technique exceptionnelle qui fera sa singularité.

L'atelier parisien et la révélation orientale

Deck arrive à Paris à la fin des années 1840 et travaille dans la fabrique de poêles Vogt, dont il prend la direction. C'est vers 1856 qu'il s'établit à son compte avec son frère Xavier Deck, fondant les ateliers « Faïences d'art Th. Deck », installés boulevard Saint-Jacques. L'entreprise ne produit d'abord que des revêtements de poêles — un rappel utile que la carrière de Deck commence par la cheminée et le chauffage domestique.

La bascule vient de l'Orient. En étudiant les faïences ottomanes d'Iznik, Deck cherche à retrouver l'intensité et la luminosité de leurs teintes. Il comprend que l'éclat de ces céramiques tient à l'emploi d'émaux alcalins, transparents, posés sur une pâte siliceuse. Exposées à partir de 1861, ses premières faïences « persanes » remportent un succès considérable : la critique parle de reflets électriques, d'aurores boréales. Deck formulera lui-même son ambition dans La Faïence : rivaliser avec les plus belles faïences orientales par « l'éclat et la séduction des couleurs ».

Le bleu Deck

En 1863, il présente ses premières pièces couvertes de glaçures alcalines colorées en turquoise. Obtenu à partir de potasse, de carbonate de soude et de craie, ce bleu profond et transparent est si immédiatement identifiable qu'il prend de son vivant le nom de bleu de Deck. Sa particularité technique est essentielle pour l'œil de l'amateur : parce qu'il est limpide et non empâtant, cet émail n'écrase pas les reliefs et se fonce par accumulation dans les creux, créant des modelés d'ombre et de lumière. C'est ce que Deck exploite dans ses décors en relief sous émaux transparents, technique qu'il développe à partir du milieu des années 1860 et qui fera école. Il présente dès l'Exposition des arts industriels de 1864 des pièces recouvertes d'émaux transparents non tressaillés — c'est-à-dire sans le réseau de fines craquelures qui affectait jusqu'alors ces couvertes.

Les peintres et les collaborateurs

Deck n'a jamais travaillé seul. Fidèle à un principe qu'il appliquera toute sa vie, il exécute plats, plaques et carreaux qu'il confie ensuite à des peintres confirmés, souvent déjà reconnus au Salon, en partageant équitablement le produit de la vente. Parmi eux figurent Joseph Ranvier, le peintre suisse Albert Anker, avec qui la collaboration durera des décennies, et, dans les années 1880, Raphaël Collin. Le graveur et ornemaniste Félix Bracquemond travaille également avec lui.

Son atelier est aussi une école. Edmond Lachenal, qui y dirigera la décoration avant de voler de ses propres ailes, prolongera l'œuvre du maître dans l'esprit de l'Art nouveau ; Camille Moreau-Nélaton compte parmi ses élèves. Cette pratique de la double signature — le céramiste et le peintre — explique que de nombreuses pièces portent deux noms, ce qui n'a rien d'un défaut d'attribution mais relève au contraire du fonctionnement même de la maison.

Les Expositions Universelles

Présent à l'Exposition universelle de 1855 à Paris, Deck connaît sa première consécration internationale à Londres en 1862, où le South Kensington Museum — futur Victoria & Albert Museum — acquiert plusieurs de ses œuvres, dont le célèbre vase dit de l'Alhambra. Il obtient une médaille d'argent à l'Exposition universelle de 1867, expose une jardinière remarquée à Vienne en 1873, puis présente ses émaux transparents et cloisonnés à l'Exposition de l'Union centrale des Arts décoratifs de 1874. L'Exposition universelle de 1878 marque un sommet : il y dévoile ses pièces à fond d'or sous couverte, procédé où la feuille d'or est protégée par une couche d'émail translucide qui lui donne une profondeur inédite. La même année, il est fait officier de la Légion d'honneur. Il participe encore à l'Exposition universelle de 1889.

La Chine, le céladon et Sèvres

Dans les années 1880, Deck se tourne vers l'Extrême-Orient, que le japonisme a mis à la mode mais dont il aborde surtout les défis techniques. Il parvient à retrouver le vert céladon des grès chinois et multiplie les recherches sur les couvertes flammées. Ses grands vases d'inspiration chinoise, à décor de dragons ou de faisans, datent de cette période.

En 1887, une double reconnaissance couronne sa carrière. Il publie La Faïence chez l'Ancienne Maison Quantin, traité de trois cents pages où il livre ouvertement une partie de ses procédés — geste rare dans un métier qui vivait de ses secrets. La même année, il est nommé directeur de la Manufacture nationale de Sèvres, premier céramiste praticien à occuper ce poste jusque-là réservé aux savants et aux administrateurs. Il laisse la conduite de l'entreprise familiale à son frère Xavier et à son neveu Richard. À Sèvres, il travaille la porcelaine tendre, en améliore la technique pour obtenir des pièces de très grandes dimensions, et les recouvre de ses céladons et de son turquoise.

Théodore Deck meurt le 15 mai 1891, en fonction. Il est inhumé au cimetière du Montparnasse, sous un monument dû à son ami Auguste Bartholdi, portant cette épitaphe : « Il arracha le feu au ciel ».

Reconnaître une pièce de Théodore Deck

Les pièces sont le plus souvent marquées TH. DECK, en creux au cachet sous la base, parfois peint. On rencontre également le monogramme TD dans un cartouche, ainsi que des marques accompagnées de lettres complémentaires. Lorsque le décor a été confié à un peintre, la signature de celui-ci figure généralement au recto, celle de Deck au revers : la présence de deux noms est donc un indice d'authenticité plutôt qu'un motif de méfiance. L'atelier ayant fermé peu après la mort du céramiste, les pièces authentiques se concentrent sur une quarantaine d'années, de 1856 à 1891 environ.

Postérité

Le musée Théodore-Deck de Guebwiller conserve la plus importante collection de ses œuvres. On en trouve également au musée d'Orsay, au musée des Arts décoratifs de Paris, à la Cité de la céramique à Sèvres, au musée Ariana de Genève, au Victoria & Albert Museum de Londres, au Walters Art Museum de Baltimore et à l'Indianapolis Museum of Art. Deux expositions monographiques lui ont été consacrées, à Guebwiller en 1990-1991 et à Marseille, au Centre de la Vieille Charité, en 1994.

À voir également

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Sources

Écrits de l'artiste

  • Théodore DECK, La Faïence, Paris, Ancienne Maison Quantin, 1887, 300 p. Texte intégral consultable en ligne sur Gallica (BnF).

Sources du XIXe siècle

  • Jules-Antoine CASTAGNARY, « Théodore Deck », Revue alsacienne, 1880, p. 337-345.
  • Édouard GERSPACH, « Théodore Deck et son influence sur la céramique moderne », Revue des Arts décoratifs, vol. XI, 1890-1891, p. 354.
  • Revue des Arts décoratifs, tome III, 1882, p. 292.

Ouvrages et catalogues d'exposition

  • Antoinette FAŸ-HALLÉ, Françoise FOURNIÈRE et Brigitte GRENIER (dir.), Théodore Deck ou l'éclat des émaux (1823-1891), catalogue de l'exposition de Marseille, Centre de la Vieille Charité, 7 juillet - 11 septembre 1994, Musées de Marseille, 1994, 143 p. (ISBN 2-9500996-7-X).
  • Théodore Deck (1823-1891), catalogue de l'exposition du musée du Florival, Guebwiller, 1990-1991.
  • Françoise BISCHOFF, Bernard JACQUÉ, Cécile MODANESE et Jean-Marie SCHELCHER, Théodore Deck, magicien des couleurs, Strasbourg.
  • À la mémoire de Théodore Deck. Érection d'un monument à Guebwiller (Alsace), sa ville natale, Guebwiller, impr. J. Dreyfus, vers 1911, 4 p.

Notices biographiques

  • « DECK Joseph Théodore », Nouveau Dictionnaire de biographie alsacienne, Fédération des Sociétés d'Histoire et d'Archéologie d'Alsace.
  • Musée Théodore-Deck, Guebwiller.

Collections publiques citées

Musée Théodore-Deck (Guebwiller) — Musée d'Orsay (Paris) — Musée des Arts décoratifs (Paris) — Cité de la céramique (Sèvres) — Musée Unterlinden (Colmar) — Musée Ariana (Genève) — Victoria & Albert Museum (Londres) — Walters Art Museum (Baltimore) — Indianapolis Museum of Art.

Théodore Deck, Plat en faïence au colvert en vol. Faïence émaillée polychrome. Galerie Marc Maison